Elle ne s’arrête jamais. Rachel Khan est actrice, ancienne championne d’athlétisme, codirectrice d’un centre de hip-hop, visiteuse de prison… La voici depuis janvier présidente de la commission jeunesse et sports de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra). Née d’un père gambien et d’une mère juive polonaise, cette quadragénaire engagée dans la lutte contre le racisme et les discriminations aurait tout pour devenir une icône intersectionnelle… « Sauf que ça ne fonctionne pas pour la partie juive », fait-elle remarquer non sans ironie. Alors que le texte de loi de réaffirmation des principes républicains est en débat à l’Assemblée nationale, elle rappelle la nécessité de mener un combat antiraciste, laïque et universaliste, loin des batailles amères menées par un nouvel antiracisme persuadé de pouvoir réactiver la notion de race sans réveiller les idéologies qui l’accompagnent.

Le Point : Vous êtes en charge de la commission jeunesse et sport au sein de la Licra. Diriez-vous que la laïcité est encore une valeur dans ces milieux ou a-t-elle été un peu oubliée ?

Rachel Khan : Elle a été mise à mal et un peu négligée par un certain nombre de dirigeants d’associations, c’est très clair. Je ne veux évidemment pas généraliser, mais on est en train de prendre conscience du fait que la laïcité et les valeurs de la République restent largement méconnues. C’est le cas dans de multiples associations notamment sportives, mais parfois aussi culturelles ou artistiques. Il règne dans certains collectifs une ambiance de culpabilisation, de victimisation et d’opposition assumée à l’État et son modèle républicain, c’est un problème.

On ne sent pas franchement une forte demande de laïcité dans le milieu associatif…

Pas franchement, non. Il ne faut pas pour autant désespérer, il existe des militants, à la Licra comme ailleurs, qui sont volontaires pour aller à la rencontre d’associations, de coachs, de présidents de fédérations. C’est un travail compliqué, mais pas impossible !

Il faut défendre la laïcité, tout comme le principe d’égalité femmes hommes.

L’Assemblée nationale étudie ce jeudi l’article 6 du projet de loi visant à conforter les principes républicains et qui prévoit que toute demande de subvention d’association soit soumise à la ratification d’une charte des valeurs de la République. Plusieurs députés ou responsables d’associations ont expliqué que cet article constituait une menace sur la liberté associative. Partagez-vous ce constat ?

Je pense que c’est plutôt l’inverse ! C’est une manière de garantir la pérennité d’un modèle de société dans lequel la liberté associative ne peut être utilisée pour défendre des valeurs contraires à notre héritage universaliste. Il faut défendre la laïcité, tout comme le principe d’égalité femmes hommes, car tout cela relève de l’intérêt général et je tiens sur ce point à saluer le volontarisme de Marlène Schiappa. On ne devrait même pas avoir à en débattre. Même s’il n’y a pas toujours d’intention consciente de nuire, on voit bien que sur ces sujets, on a trop longtemps laissé faire et laissé dire et laissé s’instaurer une ambiance peu propice au collectif. Ce texte de loi a le mérite de mettre tout à plat et de remettre ces valeurs négligées au centre du jeu. Ce n’est pas un texte contre le séparatisme, mais pour la réparation. Nous venons de clore une année catastrophique sur ces sujets, il y a eu l’assassinat de Samuel Paty, l’affaire Mila et j’en passe… Il est temps de prendre la mesure du problème qui nous concerne tous. Cette contractualisation proposée par la loi me semble, en ce sens, fondamentale.

Certains milieux associatifs et sportifs demeurent très conservateurs et très hermétiques à ces valeurs… Prenez le football, c’est un domaine qui reste très masculin, parfois raciste, parfois homophobe… Peut-on lutter contre ces phénomènes sans passer pour des moralistes infantilisants ?

Je connais bien le monde du sport et il arrive effectivement que des expressions homophobes ou sexistes y circulent tout à fait naturellement. Cela peut parfois faire partie d’une forme de culture partagée et les associations sportives ont une responsabilité face à ces phénomènes. Elles sont là pour créer du collectif, pas de l’entre-soi aux conséquences désastreuses sur le corps social. Il ne suffit pas d’énoncer la République pour qu’elle advienne, tout est à recréer. Il va falloir susciter des espaces de débat, des espaces véritablement démocratiques, mener un travail concret de terrain avec tous les citoyens, dans les clubs, dans les associations, de manière à ce que les clubs puissent être des instances d’expression et de transformation du ressentiment. Chacun peut prendre sa part dans le retissage du lien social.

Et vous, que faites-vous ?

Depuis cinq ans, je vais régulièrement dans des prisons, je travaille aussi avec des personnes radicalisées. Je vois souvent le même groupe de détenus. Ce qui m’a marquée, c’est la force des a priori et la projection que chacun peut faire sur l’autre. Beaucoup ont cru qu’ils allaient avoir une intervenante un peu rébarbative venue leur parler de la laïcité, des principes républicains, de l’égalité femmes hommes… et ils m’ont vu arriver en mode hip-hop ! Je les ai laissés parler sur tout un tas de sujets et notamment des questions d’antisémitisme. Et puis à la fin de la première session, je leur ai dit que, malgré ma coupe afro, je suis juive. Cette annonce détruit tous les clichés et c’est après cela que l’on peut commencer à travailler sur la distance et la construction des fantasmes. Bien plus que la loi, c’est la proximité qui compte maintenant, les liens sociaux et interpersonnels qu’il faut retisser.

Est-il encore possible de trouver des bénévoles qui veulent défendre les principes républicains sur le terrain ?

C’est tout l’enjeu du militantisme d’aujourd’hui ! On a besoin d’un renouveau et de faire comprendre à chaque citoyen que sa responsabilité est de s’engager dans sa vie. Il ne suffit pas d’énoncer des valeurs, encore faut-il les faire vivre au quotidien ! Cela peut passer par des choses simples comme parler à ses voisines qui portent le voile, comme à celles qui vont à l’église tous les dimanches. Il faut y aller, accepter un dépassement de soi.

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